Je dédie cette nouvelle à Stéphane: une immense tête de noeud aux jeux de mots foireux....mais c'est pour ça qu'on l'adore
Ça sentait mauvais.... vraiment très mauvais.....cette senteur d'égoût avec son mélange subtil et bien dosé de toutes les mauvaises odeurs répertoriables. Quant à l'apparence, ce n'était rien de moins qu'une décharge ordonnée où la vie s'organisait de son mieux, chacun faisant un peu pour soulager la peine de tous les autres. Telle était la description à la fois simple, mais tellement vraie du bidonville près de la grande cité technologique..... un dépotoir, une image de la misère superposée avec une image de la modernité, l'enfer et le paradis, ce dernier symbolisé par les titanesques immeubles high-tech que l'on apercevait comme un rêve en arrière plan quand on arrivait à ce que les habitants riches surnommaient avec mépris et moqueries « SDF Land ». Ceux qui résidaient dans l'ombre de la cité, étaient des pauvres hères qui se traînaient entre des abris aménagés artisanalement avec des ordures ; on voyait de tout : de vieux ivrognes mutilés par le temps et leur malheur, des jeunes paumés sans le sou, des minorités ethniques de tous âges et de toutes origines qui, par rêve d'un monde meilleur, avaient quitté un monde de misère pour en trouver un autre, mais celui-là avec des voisins vivant dans l'opulence. On tentait vainement d'occuper son temps en espérant ne pas finir sa vie dans ce sanctuaire de malheur ; pour cela , on cherchait désespérément un emploi sans y croire, on se saoulait, on se droguait..... on voyait même quelques pauvres filles pas trop mal foutues qui tentaient timidement de racoler un peu dans ce lieu sordide, juste pour pouvoir alimenter leur carcasse maigrichonne et tenir jusqu'au lendemain
Dans un coin de rue ( si on peut appeler ça une rue ) un ivrogne était assis par terre et cuvait son vin tout en toussant à cause de l'angine qui l'assaillait depuis trois jours. Il somnolait un peu, ouvrant et fermant les yeux par intermittence, voyant passer silencieusement des silhouettes voûtées, brisées par la misère et le désespoir. Soudain quelque chose attira son attention, une longue silhouette encapuchonnée dans un long manteau sombre passa devant lui, pourquoi celle-ci attira son attention, pourquoi celle-là et pas une autre ?.... quelque chose le troublait, ce paquet humain ambulant avait quelque chose de singulier par rapport aux autres crève-la-faim, il en était sûr ; un truc clochait chez cet homme. Il étudia plus en détail l'individu qui commença à s'éloigner et c'est à ce moment que cela le frappa.... Ses chaussures, elles étaient brillantes et compensées... Il les avait volées ou quoi ces chaussures...où en avait-il vu de semblables...Hum...Ho ! Il se souvint alors d'une image ancienne vue dans un livre il y a très longtemps...Le bouquin parlait des années 1970 et de la période disco. Il avait des chaussures semblables à celle d'un mec de ce temps-là...Un nostalgique ? peut-être...Un énorme bruit le tira violemment de sa réflexion en le faisant sursauter, c'était comme un énorme grondement voire une espèce de rugissement étouffé...nom de dieu, pensa-t-il..Il sentit l'odeur de brûlé et en tournant la tête, aperçut de la fumée au loin. Puis ce fut le son des hurlements, des plaintes qui raisonnèrent dans l'air, on pleurait là-bas...Le vieux clochard se remit péniblement sur ses deux pieds et scruta l'horizon à l'endroit d'où venaient les cris et la fumée. Soudain d'immenses flammes apparurent au loin, consummant les bâtiments et s'élevant haut dans le ciel comme si elles cherchaient à dévorer les nuages. « Oh sainte mère ! » , pensa le clochard en réalisant à peine qu'une importante partie du quartier des pauvres s'était embrasée. Des gens surgirent de ce qui semblait être devenu les portes de l'enfer, certains, paniqués, couraient droit devant eux, d'autres, meurtris physiquement ou fortement choqués, erraient en se déplaçant au hasard, ne sachant où aller, d'autres encore portaient des blessées, certains étant d'ailleurs dans un sale état. Il aperçut un homme pas très vieux qui portait un enfant des ses bras, l'ivrogne en voyant ce dernier versa une larme ; l'enfant était horriblement brûlé et semblait inerte dans les bras de son père. Un autre homme s'approcha d'eux et tenta de raisonner le père en lui disant de le lâcher et de partir, que c'était fini pour son fils... Mais l'homme resta là immobile, des larmes coulèrent sur ses joues rouge vif, il tenait son enfant mort et le berçait tendrement comme s'il dormait. Une véritable image de la douleur que celle d'un père qui vient de perdre ce qu'il a de plus cher : son unique enfant. Notre ivrogne contempla cette triste scène avec pitié, d'autres malheureux arrivaient blessés, souffrant, hurlant... soudain il tourna la tête et vit une nouvelle anomalie dans ce décor de chaos, exposant la misère martyrisée. Deux hommes correctement habillés couraient en direction du sinistre. Le logo sur leur veste, notre témoin ne le connaissait que trop bien. Le pochard se figea, frappé par une foudre invisible , il les regardait passer mais son esprit était ailleurs, dans sa tête une image s'était cristallisée, celle de la silhouette sombre avec des chaussures étranges...des chaussures de disco des années 70.
Deux hommes vêtus de gris couraient dans les débris de ce sous-monde transformé en brasier démoniaque, quiconque les aurait vus de loin les aurait pris pour une équipe de secours, vu l'équipement dont ils étaient affublés. Seul un ½il observateur ou habitué à leur présence aurait pu savoir qu'en fait « ça » s'était mit en chasse...une chasse singulière...
A une cinquantaine de mètres de là, une femme en haillons de type hispanique était courbée sur le corps inerte d'un homme, probablement son mari. La femme sanglotait bruyamment en marmonnant une prière. Le regard fixé sur le corps, dans une sorte de transe nerveuse, elle n'avait même pas conscience du danger aux alentours. Son état second ne lui permit pas de voir qui arriva dans son dos, ce n'est qu'après avoir reçu deux tapes énergiques sur l'épaule qu'elle émergea de ses pensées douloureuses et qu'elle se retourna pour se trouver nez à nez avec l'½il froid, inhumain et voyeur d'une caméra. Un homme en gris la fixait avec son appareil, prenant le meilleur angle pour la filmer elle et celui qu' elle pleurait. Un second homme tenait un micro et lui parlait, mais elle n'entendait rien, ses lèvres remuaient mais le son ne parvint pas à ses oreilles assourdies par le fracas de l'explosion.
« Pouvez vous nous dire s'il est mort, se plaisait à répéter la voix avec un sourire exagéré.
« Alors ? Est-il mort ou encore en vie ? En tous cas, c'est un véritable massacre, dit avec enthousiasme le présentateur vedette de Final Count Down, l'émission phare de Channel Action, la chaîne de l'audimat ; afin de commenter les images de la catastrophe avec une petite touche personnelle. Ha ! Les premières estimations seraient de 25 morts et de plus de 170 blessés... C'est abssssssooolllluuument FOR-MI-DABLE ! » Il était le genre play-boy de la plage avec ses cheveux blonds, mi-longs et coiffés en arrière, le tout complété par un sourire étincelant, un corps bronzé et musclé, tassé dans un costume hors de prix. Tel était le présentateur Victor Milvern , pilier d'un des divertissements les plus regardés du câble. Il siégeait tel un dieu adulé par ses adeptes au milieu d'un plateau lumineux et très design d'une couleur violet clair. Le public poussait des cris d'enthousiasme , ravi, devant l'écran géant qui diffusait des images d'incendies et de blessés agonisants. Le spectacle de la détresse des autres fascinait. Ce public endiablé se nourrissait avec voracité de ces visions de l'enfer comme s'il s'agissait d'une drogue dure , une assemblée de vautours se délectant sans modération d'une carcasse sanglante.
« Mesdames et messieurs, les derniers chiffres viennent de m'être communiqués, dit Milvern avec un sourire mélangeant charme et sadisme, satisfaction renforcée qui plus est par les acclamations de la foule ; 30 morts et plus de 100 blessés... Le challenger qui a réalisé cette performance n'est autre que....... le silence tomba religieusement pour compléter le suspense.............. le talentueux Disco Terroriste ! » Une clameur surexcitée s' éleva des faces rouges et chaudes du public en délire. Un rideau rouge sang dans le coin gauche du plateau, s'ouvrit lentement et un homme maigrichon à la coiffure style Jackson Five apparut. Il leva les bras pour saluer la foule avec un sourire charmeur et le public en échange lui envoya des acclamations de gloire. Une figure charismatique tel un gladiateur chéri du peuple, une idole moderne en somme, qui mêlait paillettes et violence pure. Une fois la tension un peu retombée, Victor Milvern qui observait son auditoire d'un air amusé se tourna vers le personnage idolâtré qu'était le Disco Terroriste et lui demanda : « Je crois que vous êtes un de nos meilleurs candidats qu'en dites vous ?
- Et bien il faut croire que j'ai du talent dit la star sans aucune forme de modestie, qui cachait ses yeux derrière d'énormes lunettes teintées de bleu.
Une jeune fille au décolleté prononcé se leva dans le public et hurla : « prends-moi beau gosse ! »
Le public pouffa, amusé, le présentateur sourit surpris par cet agréable imprévu, tandis que le Disco Terroriste dit très modestement d'un air enchanté : « laisse-moi ton numéro, je verrai à te rappeler... » Et le public gloussa de plaisir, charmé. La jeune fille sourit en tirant de sa poche un paquet de cigarettes sur lequel elle inscrivit son numéro de portable pendant que les caméras s'étaient tournées vers elle un instant en faisant un gros plan sur son joli visage ému. Elle jeta ensuite le paquet sur la scène lumineuse où le disco man le ramassa et le mit dans la poche argentée de sa veste.
« Quel succès, dit Milvern en pensant ironiquement que ce n'était rien à côté de celles qu'il arrivait à attirer dans son lit, vous allez lui donner un cours de disco rajouta- t-il avec un sourire hypocrite plein de sous entendus...
- Peut-être... répondit le candidat avec un sourire complice qui fit glousser plus d'une femme dans la foule.
- Alors nous allons appeler nos deux autres challengers avant de récapituler les scores... Mesdames et messieurs , veuillez applaudir bien fort la Perceuse et le Clown ! »
Deux êtres costumés firent leur apparition sous une nouvelle ovation des spectateurs survoltés. Le premier de ses messieurs était largement moins séduisant que le Disco Terroriste, mais pas moins ridicule. Arborant une tenue mélangeant plaques de métal et cuir noir, le tout moulant un corps musclé et imposant, sa tête était recouverte d'un masque de fer garni d'épines d'acier acérées, les ouvertures dans cette espèce de casque macabre se réduisaient à deux petits triangles pour les yeux et à une série de minuscules fentes pour la bouche ; tel était le tueur inquiétant et grotesque qui portait le nom de la Perceuse. Ce stupide surnom venait du fait qu'il garnissait ses bombes de clous ; à l'explosion, ces derniers se dispersaient sous la forme d'une pluie de fer mortelle, perforant, écorchant les chairs des victimes...ceux qui ne mourraient pas restaient souvent mutilés à vie. Le deuxième individu était un homme grassouillet coincé dans un costume de toile aux couleurs variées tel un arlequin obèse ; il cachait son visage derrière un masque caoutchouteux de clown qui exhibait un rictus figé et quelque peu sadique. Il était grotesque dans ce costume risible, pourtant cette tenue reflètait tellement bien son esprit dérangé , enclin aux farces les plus sordides. Ce malade ajoutait à ses bombes des bombonnes contenant du gaz hilarant si bien qu'après leur explosion les victimes agonisantes arboraient souvent une grimace infâme à mi-chemin entre l'atroce douleur physique et l'hilarité forcée. On reconnaissait toujours une explosion du Clown, c'était la seule où l'on pouvait voir des pauvres gens choqués et blessés, rirent comme s'il s'agissait d'une bonne blague.
« Alors messieurs prêt à savoir ? Qui est en tête ce soir ? dit le séduisant Victor devant son assemblée nerveuse mais silencieuse de spectateurs et de téléspectateurs. Le Disco Terroriste vient de marquer 30 points pour le nombre de morts dans l'explosion de ce soir, plus un bonus de 10 points pour le nombre de blessés qui est supérieur à 100, soit un total de 40 points acquis en un seul coup...pas mal ! ; il y eut quelques applaudissements, ... alors...le grand moment est enfin arrivé...celui...qui...est en tête ce soir... ; il y eut une dizaine de secondes de silence durant lesquelles Milvren regarda le public avec un sourire malicieux, faisant exprès de faire durer le suspense ;...C'est le Disco Terroriste ! (applaudissements de la foule)
Il mène avec un total de 110 points, suivi de près par La Perceuse avec un score de 90 points et enfin le Clown qui totalise un montant de 80 points. Des effets pyrotechniques et une musique orchestrale accompagna le triomphe temporaire du vainqueur de la soirée, le tout additionné par les acclamations du public envoûté. Le tueur gagnant leva le poing, radieux, Victor fit alors un signe discret aux opérateurs et comme par magie la musique de « Born to be alive » , fameux tube disco de Patrick Hernandez, résonna sur le plateau. Le Disco Terroriste fit quelques pas de danse avec une chorégraphie improvisée rappelant vaguement celle de Travolta dans la fièvre du samedi soir. Le public chanta en c½ur « Born to be alive » et leva les bras les balançant de gauche à droite en rythme.
« Et ce n'est pas fini !, brailla Milvern qui venait d'entendre par son oreillette qu'ils avaient fait encore exploser l'audimat ce soir ; il attendit que la tension retombe un peu après cet intermède musical endiablé... La soirée ne fait que commencer ! » Le public poussa une clameur ravie : « haaaaa ! », suite à cette annonce. Victor souriait....Son émission faisait un carton...Trois poseurs de bombes se faisaient concurrence en plaçant leurs « créations » dans les quartiers pauvres... les points étaient comptabilisés en fonction du nombre de morts, avec un bonus spécial tous les 100 blessés...l'audimat était élevé, les produits dérivés du show se vendaient comme des petits pains, les pubs passées durant le temps de diffusion marchaient du tonnerre surtout celles avec les candidats en vedette, les sponsors comptaient les billets et le concept de l'émission tendait à s'exporter à l'étranger ; Les australiens et les autrichiens avaient déjà achetés les droits pour en faire un remake local...nous rendons service à la société pensa Milvern, nous détruisons les parasites qui importunent nos concitoyens...la vision des ces bidonvilles est intolérable...Les cadres ne méritent pas ça...en plus nous avons le soutien du maire...et nous faisons des bénéfices juteux...On devrait faire voter les gens par téléphone , ils payeraient pour dire quelle est la meilleure explosion, le plus beau massacre...Les candidats auraient des points en plus... Nous sommes l'avenir...L'homme doit éliminer les sujets bâtards et improductifs qui entravent l'évolution de la société...Nous sommes l'avenir et moi je leur montre la voie....
Sous la scène dans une forêt de tiges métalliques soutenant le lourd plateau télévisuel, un petit colis était scotché à l' une des barrettes en métal, dessus il y avait un petit cadran à cristaux liquides, sur lequel on pouvait lire des chiffres rouges lumineux qui amorçaient un décompte silencieux : 5....4....3....2...1....0! Les écrans de télévision de la chaîne action se brouillèrent soudain laissant place à une neige télévisuelle sans intérêt...le sol brillant et violet sous Victor Milvern et ses trois candidats se désintégra soudainement dans une tempête de flammes...Ils furent tous les quatre engloutis, réduits à l'état d'atomes calcinés...Les caméras s'envolèrent, s'écrasant sur les plus hautes places de la tribune des spectateurs...justement le public...Les trois premiers rangs furent dévorés par les flammes, ne laissant après coup que des cadavres fumants, noirs, figés pour toujours...Au trois et quatrièmement rang, beaucoup de corps s'agitaient touchés par les flammes, la mort prenait son temps... Quant aux autres rangs ils étaient composés en majorité d'agonisants et de blessés graves touchés par des débris meurtriers...des plaintes, de faibles appels « aux secours » avaient remplacé les applaudissements...La fête était finie.
Dans une maison vétuste d'une banlieue pauvre, un jeune homme boutonneux était affalé devant sa télé allumée sur le canal action où l'on ne distinguait plus qu'une pluie de parasites hertziens accompagnés d'un son disgracieux continu semblable à un feulement de chat ... L'homme resta figé devant son poste, sans rien dire, les yeux fixés sur l'écran de sa vieille télé poussiéreuse. Soudain il tourna la tête sur la droite et observa une photo dans un cadre posé sur un buffet bas mais massif, l'image était celle d'une jeune femme très jolie, les cheveux blonds, des yeux noisettes, un tein pâle souligné par le pull vert foncé qu'elle portait...elle souriait fixement...l'homme détourna les yeux sentant une larme venir...il l'avait perdue pour toujours...soudain il fixa l'écran grésillant et souria largement : « alors Disco, on ne danse plus ; dit-il à voix haute; ma s½ur a fait partie de ton score : remercie-la ! » Il se leva agacé par un souvenir trop douloureux qui refaisait surface. Il allait sortir faire un tour, mais au moment de franchir le porte, il se retourna et s'adressa en riant à la télé comme s'il s'agissait d'une caméra faisant un reportage : « Alors Milvern, quel est mon score ? »
MORALITE : On arrête pas le progrès, surtout en matière de télévision.